C'est depuis 1997 que JDB a ouvert son musée du point de vue. Loin de répondre à son appellation, ce musée, qui aurait pu exister sur une petite aire d'autoroute à l'entrée de Marseille, mais qui n'a pas vu le jour pour cause de non-engagement des autorités locales et cela malgré un intérêt réel pour le projet, ce musée est devenu l'une des œuvres les plus singulières dans le paysage contrasté de l'art contemporain européen. La particularité de ce musée et de n'avoir pas de murs, en d‘autres termes de n'être pas un musée. En tenant à cette appellation, JDB ne se contente pas de manier le paradoxe, il le crée.

En effet, le point de vue, expression à la signification variée, évoque aussi bien la situation d'un individu lorsqu'il pense, que la position idéale que cherche un photographe, amateur ou professionnel avant d'appuyer sur l'obturateur, mais aussi l'un de ces endroits à partir desquels se découvrent des horizons vastes et prenants qui envahissent et élèvent jusqu'à l'idée du sublime les regards et l'esprit des voyageurs.

L'idée même d'un musée du point de vue est cependant paradoxale. Il fallut un double concours de circonstances pour que JDB en conçoive l'idée. Il réalisa une installation sur un terre-plein d'autoroute qui n'avait jamais servi et c'est à partir de cette installation qu'est née l'idée d'y réaliser, comme un projet d'artiste, un lieu voué à la réflexion sur ce phénomène si gravement encensé depuis plus de deux siècles par les guides de voyages, celui du point de vue.

Le musée n'ayant pu trouver des murs adaptés à son projet, est donc devenu un nom, une marque, un mot valise et un sigle, bref une entreprise. JDB n'ignorant pas que le fait de nommer une chose la fait exister, il a mis au point une sorte de machine à produire du lien social tout en faisant réfléchir sur le paysage.

Il suffit d'adapter le rituel à chaque ville, grande ou petite qui en ferait la demande. Pour cela, il choisit deux lieux dans une ville, et organise deux vernissages, un par lieu. Il utilise pour cela le relais médiatique et l'engagement d'une structure locale, mairie, centre d'art ou autre, car sans un engagement de ce genre, il n'y a aucune chance de voir un tel projet atteindre son but.

La dimension sociologique du travail trouve sa légitimité grâce à sa dimension artistique. Le premier élément proprement artistique, ce sont les photographies, une par site choisi. Elles servent de carton d'invitation. Pendant le vernissage, une autre photographie par site est réalisée du même point de vue, en présence cette fois du public présent au vernissage. Un film est réalisé par une caméra fixe enregistrant les variations concomitantes du paysage, du buffet et des hommes. Ces divers éléments vont venir alimenter une œuvre plastique qui est tout entière vouée à la présentation des paysages urbains et périurbains contemporains. Les photographies certes documentent l'événement mais, la mise en scène qui succède aux événements des documents ainsi réalisés permet de passer du champ de la sociologie pratique à celui de l'œuvre.

JDB se pense comme un peintre de paysage qui va sur le motif et le représente en divers moments à partir d'un point de vue. Ainsi, ce qu'il permet, c'est une réflexion exigeante sur les conditions de réalisation et de perception du paysage d'une part et d'une œuvre d'art contemporain aujourd'hui par un public non initié d'autre part. En effet, la singularité de ce travail consiste en ceci que tout se passe comme si l'on se trouvait dans un musée ou un centre d'art alors qu'on se trouve dans des lieux réels, à l'air libre en quelque sorte. Tous les codes sont respectés et même intensifiés. Mais qu'y a-t-il à voir? Eh bien rien! Rien d'autre que ce fameux paysage mais à partir du point de vue choisit par l'artiste. Lors de la présentation dans une salle d'exposition, des « documents »  réalisés lors de ces moments vécus en commun, ce que le public découvre, n'est rien d'autre que lui-même pris au piège de la toile tissée depuis toujours entre l'homme et son environnement, entre l'homme et le paysage.Le travail de JDB offre aussi autre chose, la prise de conscience possible de ce qu'est un point de vue.

 En fait, la recherche d'un point de vue fait partie de la recherche de soi-même et la manipulation de la situation fait partie de la manipulation de soi-même. Et vice versa. Ce qui est vrai de la photographie est vrai de la philosophie, et de la vie tout court. Mais en photographie cela devient évident concrètement : nous pouvons le voir en regardant le reste  ( Vilem Flusser, Les Gestes, p. 100, ed hors commerce, Paris 1999). Par ces mots, Vilem Flusser indique que la photographie suppose une mise en scène, trouver le point de vue, et une mise en œuvre technique qui sont du même ordre que la réflexion philosophique. En incluant le public dans son œuvre, JDB lui permet de prendre conscience, même de manière fugitive, de cette opération étrange et noble qu'est, au-delà de la quête de soi-même, la confrontation avec le doute. Mais de quoi peut-on douter ici ? De ce geste si absolument « nôtre » que l'on n'y pense jamais, le geste de regarder.

Se regarder voir est sans doute à la fois impossible et souhaitable. C'est bien entre impossible et souhaitable que nous installe le musée du point de vue et ses vernissages. C'est dans le doute qu'il nous plonge, un doute salutaire puisqu'il nous permet d'expérimenter dans notre corps même notre appartenance au paysage et notre solitude dans le monde. Ainsi, le musée du point de vue accède-t-il, en tant qu'œuvre d'art contemporain, à une dimension proprement philosophique.

6 février 2005

Jean Louis POITEVIN

Président du Musée du point de vue.